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Colloque international à l’Université des femmes - « Femmes nordiques, politiques féministes et sociales au Nord »

[Bruxelles, le 24 avril 2015] Le mercredi 22 avril au soir et le jeudi 23 avril se sont tenus deux jours de colloque à l’Université des femmes à Bruxelles sur les politiques féministes et sociales dans les pays nordiques. Le LEF avait le plaisir d’être invité à présider la journée du jeudi et ainsi à soutenir une association membre de sa coordination belge, avec la participation de Viviane Teitelbaum, Présidente du LEF et Pierrette Pape, chargée des politiques au LEF.

  • Individualisation des droits, défamilialisation des politiques sociales et égalité des sexes

L’un des premier temps de ce colloque fut de poser le cadre général dans lequel le modèle nordique s’est construit depuis la fin du 19e siècle. Dans les pays scandinaves, le droit de vote des femmes a été instauré dès les premières décennies du 20ème siècle (1907 en Finlande, 1913 en Norvège, 1915 au Danemark, incluant autrefois l’Islande, et 1921 en Suède), permettant une forte implication des femmes en politique et favorisant l’investissement des mouvements de féministes. Les droits et devoirs des femmes et des hommes « en tant qu’êtres humains » ont été petit à petit pensés, dans le travail comme dans la famille, généralisant une vision égalitariste de la société. Les politiques sociales se sont ainsi construites autour des individus en tant que citoyen-ne-s, ainsi qu’autour de leur bien-être. Dans ce modèle, les droits individuels sont envisagés comme relatifs à la personne et non uniquement à la famille, et sont pris en charge par l’Etat de manière universelle. C’est en ce sens que Harriet Silius, professeure à l’Abo Akademi University en Finlande, Anne-Marie Daune-Richard, sociologue française et Maria Jepsen, directrice du département recherche l’European Trade Union Institute et chargée de cours à l’Université libre de Bruxelles ont développé les liens entre l’individualisation des droits, la défamilialisation des politiques sociales et l’impératif d’égalité femmes-hommes dans les pays scandinaves.

  • Lutte contre les violences

La soirée du mercredi fut consacrée à la lutte contre les violences et la manière dont celle-ci est appréhendée dans les politiques publiques au nord. Les violences étant considérées comme caractéristiques des systèmes patriarcaux, le modèle nordique s’est construit dans une perspective de « dépatriarcalisation » : en condamnant les violences envers les femmes et les enfants, le patriarcat a été érodé dans les pays nordiques.
La défamilialisation du « care » a permis d’imaginer un modèle familial moins hiérarchique, loin du rôle du pater familias, se rapprochant d’une communauté constituée de citoyen-n-es bénéficiant chacun-e d’une protection étatique. Dans cette optique, la Suède a non seulement aboli les punitions corporelles sur les enfants en 1979 mais s’est aussi alignée sur le bien-être des enfants et leur épanouissement personnel. C’est ce qu’a illustré le film documentaire « Si j’aurais su… je serais né en Suède », réalisé en 2013 par Marion Cuerq, jeune française expatriée en Suède depuis 3 ans. Le documentaire met en lumière l’idée commune que les parents n’ont que des devoirs envers les enfants et non pas de droits. En ce sens, la violence n’est jamais une affaire privée, il est de la responsabilité de la société de protéger les individus les plus vulnérables. Les témoignages présentés dans le documentaire parlent d’eux-mêmes : la violence incitant à reproduire la violence, il semble évident aux personnes interrogées de l’interdire sous toutes ses formes. Aujourd’hui, les parents n’appliquent pas seulement la loi mais leur propre expérience puisqu’ils n’ont eux-mêmes pas été battus dans leur enfance. Les résultats de cette politique sont ainsi palpables : des enfants respectés font des adultes respectueux.

C’est aussi selon cette idée de respect des droits humains refusant la vente de femmes et d’enfants que le modèle abolitionniste a été instauré au Nord : en 1999 en Suède, 2008 en Norvège et 2009 en Islande. Aïssata Maïga, analyste criminelle et coordinatrice de projets, a démontré les succès de ces modèles pénalisant les clients par une amende et accompagnant les personnes prostituées hors de la prostitution lorsqu’elles le souhaitent. La spécialiste a expliqué en quoi le trafic et la prostitution étaient inséparables et en quoi les clients représentaient les derniers maillons d’une chaîne détruisant les femmes et les enfants et nourrissant la criminalité organisée. Aujourd’hui en Suède, 86% de la population soutient la politique abolitionniste du pays. Le modèle nordique a donc pérennisé un système du « care» luttant contre le continuum des violences.

  • Le bien-être et l’épanouissement des enfants au centre du système éducatif

Le documentaire de Marion Cuerq mais aussi les présentations du journaliste Mathieu De Backer et de Marion Brochet, juriste-linguiste expatriée en Islande, ont apporté un regard sur le système scolaire des pays nordiques, et plus particulièrement sur la Suède et l’Islande. Ces deux pays proposent dès la petite enfance des crèches gratuites où les parents sont admis. Puis jusqu’à 6 ou 7 ans, les enfants vont dans des « pré-écoles » dans lesquelles ils et elles sont très entouré-e-s (1 pédagogue pour 5 enfants). L’école commence ensuite à partir de 7 ans et c’est elle qui doit s’adapter aux enfants et non l’inverse. Son fonctionnement repose sur la confiance en les enfants, en les encadrants et en le système. L’autonomie, l’épanouissement personnel, l’estime de soi et le vivre ensemble sont au cœur du projet : les enfants ne sont notés que très tard, le redoublement n’a presque pas lieu, et il n’existe qu’une filière unique jusqu’à 16 ans. Ce système gratuit donne lieu à 95% d’obtention du diplôme de fin de cycle. De plus, les programmes éducatifs ne mettent pas en place une égalité de « rattrapage » comme l’on peut le voir dans les pays d’Europe de l’Ouest où les filles devraient faire comme les garçons pour atteindre l’égalité. Au Nord, les enfants auront tendance à être socialisés de manière indifférenciée et désolidarisée des stéréotypes de genre.

  • Des politiques sociales généreuses

Ce fonctionnement va de pair avec l’accompagnement des parents. Dans les pays du nord, le congé parentalité est très avantageux (80% du salaire est perçu), les deux parents en bénéficient et la grande majorité y ont recours (86% des pères en Suède). En Islande, chaque parent a droit à un congé de naissance de 3 mois (contrairement à 10 jours pour les pères en Belgique et 11 en France) puis un 3ème congé de 3 mois à se répartir. Selon cette logique, avoir des enfants n’affecte pas le taux d’emploi des parents, y compris celui des femmes. Ainsi, les durées de congés étant les mêmes, il n’y a aucune raison de préférer l’embauche d’un homme à celle d’une femme. La parentalité n’est pas perçue comme un frein à la carrière. L’implication des pères dans la parentalité a aussi permis de repenser les masculinités : selon Marion Brochet, en Islande, un homme qui ne s’occuperait pas de ses enfants serait considéré comme un incompétent en termes de virilité.

Ce colloque a donc mis en valeur l’idée qu’il n’existe pas d’égalité publique sans égalité privée dans le modèle nordique. L’épanouissement des individus, aussi bien enfants que parents, est la clef de voute de ces sociétés.

  • Un modèle exportable ?

Indéniablement, le système scandinave fascine. Mais pourrait-il être appliqué dans d’autres sociétés ?
Selon Marie Arena, responsable du droit des femmes du parti socialiste européen, une relation de proximité entre le politique et le mouvement féministe est nécessaire si nous voulons prendre exemple sur les pays nordiques. Tout comme elle, Harriet Silius rappelle que le féminisme d’Etat est essentiel à la consolidation des politiques égalitaires et à quel point les femmes de différents partis devraient transcender leurs appartenances politiques pour s’unir dans le développement de programmes féministes. Par ailleurs, Drude Dahlerup, professeure de sciences politiques à l’Université de Stockholm, et Bergdis Ellertsdottir, Ambassadrice d’Islande en Belgique, rappellent toutes deux que les structures scandinaves se construisent depuis plus de 100 ans, grâce à une forte représentation des femmes en politique et un engagement conséquent des mouvements de femmes. Les politiques sociales généreuses ne sont donc pas apparues par hasard, mais sont issues d’un long combat.

Un combat qui toutefois est aujourd’hui mis en danger par les politiques économiques libérales gagnant toute l’Europe, y compris les pays nordiques et fragilisant les acquis de l’Etat Providence. De plus des inégalités persistent aussi au Nord : les femmes effectuent plus de travail non rémunéré que les hommes, les écarts de salaires selon le genre existent, tout comme le plafond de verre, notamment dans les milieux académique et économique. Le modèle scandinave est donc exemplaire mais reste imparfait et menacé. A ce sujet, Malin Björk, Vice-présidente du Groupe confédéral de la Gauche unitaire européenne/Gauche verte nordique, rappelle à quel point le patriarcat a intérêt à ce que le féminisme reste méconnu.

Finalement, ce colloque a mis en lumière le caractère innovant et efficace des politiques publiques au Nord, reposant sur un Etat social volontaire et féministe et ayant comme moteur le bien-être et l’autonomie des individus. Et même si des imperfections subsistent, c’est un portrait très attractif que les différent-e-s intervenant-e-s ont proposé. En novembre, la discussion continuera à l’Université des femmes où un second colloque sur la dépatriarcalisation des familles (« Protéger la mère, c’est protéger l’enfant ») sera organisé.

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Loud and United to end violence against women and girls, European Women’s Lobby Conference, 6 December 2017, Brussels.

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